
Tous ceux qui font un peu de photo savent de quoi je parle. Pour les autres : imaginez, vous êtes partis en reportage, veste à poches multiples, sacoche à appareil, objectifs tout propres nickel chrome, carte mémoire vide, batteries pleines et un sujet, un qui vaille le coup, un qui vous inspire et vous promet des clichés qui vous susciteront des
Oohhh ! et des
Aahhh ! béats d’admiration.
Vous arrivez sur les lieux, vous faîtes votre repérage et hop ! armement de l’appareil et premiers déclenchements. Ce n’est pas encore ça, mais vous sentez que vous entrez peu à peu dans la matière de ce que vous recherchiez…
Et puis soudain, une vision : votre photo parfaite approche. Vous le savez, vous le sentez, vous observez une scène et tous les éléments sont en train de se mettre en place. Vous faites vos réglages, et bizarrement, vous y arrivez mieux et plus vite que d’habitude. Vous visez, jouez de la bague de mise au point, appuyez un chouia sur le déclencheur pour que l’autofocus fasse son boulot. Le moment approche, l’adrénaline monte, votre index ne demande qu’à prendre la photo. Ça y est, ça y est presque. Voilà, tout est en place, vous shootez. Votre photo parfaite va bientôt être enregistrée sur votre carte mémoire.
Mais, parce qu’il y a toujours un ‘mais’ dans ce genre de situation, en sortant le regard de votre viseur, vous apercevez cet homme en short, avec un sac à dos, un air d’être émerveillé par l’endroit où il se trouve, n’en ayant rien à foutre de ceux qui sont en train de vivre un des moments les plus importants de leur vie, qui sort de votre champ un appareil jetable à la main, de votre cadre, de votre composition de génie, que dis-je de votre œuvre révolutionnaire revisitant des classiques de votre art pour mieux les réinterpréter.
Et là, un doute terrible vous serre l’estomac, le cœur, la gorge, vous crispe le larynx, vous ne pouvez plus qu’articuler un AAAAaaaarrrrggggghhhh de rage. Et s’il était entré dans votre champ avant que l’iris de l’appareil se soit refermée ???? La terreur s’empare de vous, vos mains fébriles cherchent le menu de visionnage et vous sentez la catastrophe se pointer. Finalement, la photo s’affiche sur votre écran LCD de contrôle. Elle est cadrée, elle est nette, les couleurs sont superbes, mais l’arrière train d’un touriste mal fagoté squatte le centre de votre chef-d’œuvre.
À mieux y regarder, il est en train de prendre une photo, et pas n’importe laquelle, la vôtre, celle qui aurait dû vous assurer satisfaction, admiration et renommée délirante. Adieu vernissage et petits-fours et bonjour fesses molles et sac à dos pourris.
Un de ces moments de grâce vient de vous échapper.
Le pire c’est que ce *Beeeeeeep* de touriste a pris la photo, lui, qu’elle terminera au format 10x15 dans un album photo plastifié avec un chaton angora sur la couverture.
Le pire 2, c’est que cette mésaventure est susceptible de se reproduire à chaque fois que vous sortirez faire des photos.
Le pire 3, c’est que vous aurez toujours envie de filer un coup de pied au touriste, môme, flic ou à la petite vieille qui a ruiné votre boulot mais que vous ne le ferez pas de peur d’abîmer votre appareil photo dans la bataille.
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